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« Mettre du sens dans ce qui se délie », entretien avec Max Maille, psychologue à Partage (Toulouse)

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Max Maille est psychologue au sein de Partage Faourette, une des associations toulousaines du MNCP. Le confinement bouscule son travail et plus largement les activités de l’association. Cette situation inédite amène à repenser les manières de faire et a conduit Partage Faourette à modifier en profondeur son fonctionnement pour continuer à apporter un soutien aux personnes qu’elle accompagne et reçoit habituellement.

Comment se passe la période de confinement à Partage ?

Nous traversons une période particulière, une période d’« exception ». Cela n’aura bien sûr échappé à personne, j’emploie ce terme d’exception parce qu’il renvoie à « l’en-dehors de ce qui est courant ». Hors, c’est exactement là que nous sommes, dans « l’en dehors de ce qui est courant ». Chacun de nous en est impacté dans sa personne, nous sommes confinés, potentiellement contaminés ou contaminants, mais nous sommes également touchés dans nos relations aux autres. 

Partage a fermé ses portes au public et nous sommes, pour la plupart, en « télétravail » ce qui ne s’est jamais produit ! Nous essayons de continuer d’accueillir, même si ce terme n’a plus tout à fait la même saveur. Mais que pouvons-nous accueillir ? Nous nous « réunissons » toutes les semaines en équipe pour échanger, prendre des nouvelles, tenter de penser ensemble. Penser ensemble reste un impératif là où justement, la pensée peut rester bloquée par l’effet de sidération, ou bien d’être pris dans cette urgence dans laquelle le contexte nous amène. Penser pour tenter de remettre du sens là où tout s’étiole, penser pour continuer le travail des collectifs.

Arrivez-vous à mettre des actions en place pour maintenir du lien avec les personnes qui fréquentent habituellement l’association ?

Nous avons fermé les accueils dès le 16 Mars et nous sommes mis au « télétravail », c’est à dire que nous avons ouvert un accueil téléphonique sur nos deux sites. Nous contactons également les adhérents afin de prendre des nouvelles, mais aussi proposer de continuer les ateliers collectifs.  Il faut savoir qu’à Partage, la plupart des ateliers sont proposés par des bénévoles qui ont tout de suite répondus présent et qui inventent d’autres modes d’être ensemble à distance. « S’en sortir sans sortir », cette jolie formule issue de l’atelier d’écriture en est un parfait exemple. Nous tentons de construire quotidiennement ensemble, nous tentons de maintenir des débats, mais aussi s’autoriser à exprimer des colères, des incompréhensions, des doutes. Une fois encore, le travail de liens de proximité est plus que nécessaire, ici comme ailleurs, et nous pouvons compter sur cette présence et cette confiance que nous font les habitants pour relayer les souffrances, mais aussi les envies, les plaisirs (petits ou grands).

Quelles conséquences le confinement peut avoir pour les personnes en situation de précarité et/ou fragilisées ?

Les conséquences du confinement sont multiples. Il s’agit principalement d’une exacerbation des souffrances psychosociales. Comme dans toute situation exceptionnelle, il y a tout d’abord un effet de sidération. Petit à petit, dans mes « consultations », j’entends des personnes qui expriment de l’angoisse, des craintes, de la colère et de l’injustice des personnes qui n’osent plus sortir de chez elles pour aller faire des courses, de peur ou bien d’être contaminé, ou bien d’être interpellé par la Police ; d’autres qui vont consommer de façon pathologiques : des phénomènes de boulimie alimentaire jaillissent ici ; là, ce sera la place des écrans qui deviendra inquiétante, ailleurs, ce sera le sentiment d’être impuissant pour un parent, face à la situation actuelle. Dans toutes ces souffrances, qu’elles soient exprimées ou bien ressenties, le rôle du psychologue est de mettre du sens dans ce qui se délie, travailler avec des personnes afin qu’elles arrivent à reprendre pied sur ce moment de vie et à se projeter sur un après, à retrouver un rythme dans leur vie.

Des conseils pour traverser au mieux cette épreuve ?

Il est délicat de donner des conseils pour traverser cette épreuve, beaucoup de choses ont été dites ou écrites qu’on peut trouver sur internet. Internet qui trouve une nouvelle place dans notre quotidien, qu’on soit en « télétravail » ou bien pour prendre des nouvelles de nos proches. Hier encore, nous étions défiants (à juste titre) de ce support de communication ; aujourd’hui il devient essentiel dans nos liens. On assiste ici surtout à une transformation de nos rapports à ces outils, on y cherche de l’information, on tente de la comparer, de la critiquer, de la vivre ! On tente de communiquer (avec encore beaucoup de difficultés pour beaucoup de personnes) avec le monde.

D’autre part, de nombreux dispositifs dit « d’urgence », sont mis en place et notamment des plateformes de soutien psychologique, il ne faut pas hésiter à les utiliser, chacun a le droit de ne pas se sentir bien en ce moment, chacun a le droit de l’exprimer, il ne faut donc pas hésiter à éteindre ce feu plutôt que de refermer un brasier qui risque de se rallumer plus tard avec une autre ampleur !

Comment envisagez-vous la période de déconfinement, de reprise de l’activité ?

Tout le monde attend cette fin de confinement avec impatience, on imagine ce moment comme un moment de liesse, de fête où tout le monde se retrouve. Je pense qu’il faut aussi rester prudent sur comment va se dérouler ce moment. On peut imaginer bien sûr la fête, le soulagement, le « retour à la normale » ; certains me disent qu’ils ne seront plus jamais les mêmes, c’est une certitude ! Mais il ne nous faut pas non plus ignorer ce que cette « libération » peut amener dans son quotidien : certaines personnes n’auront pas « le droit de sortir » comme tout le monde ; les cafés, concerts, lieux de sociabilisation n’ouvriront pas immédiatement, nous ne savons pas non plus quand les Maisons des Chômeurs pourront rouvrir, nous ne savons pas quand nous pourrons nous retrouver dans notre travail ; certains autres n’oseront pas sortir, il peut en effet apparaître des phénomènes d’agoraphobies, de replis sur soi, d’autres se rueront frénétiquement dans les magasins, dans une compulsion d’achats. Il nous faudra continuer à prendre des nouvelles, faire du lien, dans le monde réel. Ce monde réel qu’on ne peut plus arpenter aujourd’hui continue d’exister, avec son lot de déceptions, de peurs, de précarité et il nous faudra alors trouver le courage de le redécouvrir.

Une fois encore, le monde de demain se prépare aujourd’hui. Bien sûr, il y a l’urgence sanitaire, bien sûr il y a l’urgence sociale ; mais il y a aussi tout un réseau de solidarité qui existe, non pas un réseau institué, coordonné par une quelconque hiérarchie, mais une solidarité à taille humaine qui existe et qu’on n’applaudit pas. C’est peut-être celle-ci qui permettra le monde de demain.

 

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