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Le choix du chômage

MEDIAPART_charte_graphique.aiRobert Crémieux, ancien président du MNCP, écrit régulièrement sur son blog mediapart sur les questions du chômage et de la précarité. Son analyse pointilleuse et engagée donne le ton de cette rentrée qui s’annonce difficile pour les chômeurs…

Si l’on en croit les commentaires médiatiques, les chiffres du chômage qui vont accueillir ce soir, mercredi 27 août, le gouvernement Valls II seront mauvais. La belle affaire. D’une part ils sont dans la continuité des politiques des gouvernements Hollande-Valls-Sapin depuis 2012 ; d’autre part ils sont mauvais depuis plus de quarante ans.

Depuis, en effet, plusieurs décennies, le choix économique de l’Union européenne et des gouvernements nationaux en Europe a été celui du chômage. En privilégiant la rentabilité des capitaux et la distribution des dividendes plutôt que l’emploi et les salaires, les politiques économiques – sous divers noms et avec des leviers divers – ont toutes produit un chômage de masse.

Les responsables au pouvoir ont tous prétendu combattre le chômage – mais pour le ramener à un niveau « acceptable » socialement et politiquement et non l’éradiquer – tandis qu’ils mettaient en place des mécanismes économiques qui favorisaient la multiplication des chômeurs pour faire baisser les salaires. Il n’y a pas d’autres moyens de garantir des marges financières élevées que de s’en prendre d’une façon ou d’une autre aux revenus des salariés et des artisans.

Aujourd’hui cette politique, rebaptisée politique de l’offre, prétend distribuer aux grandes entreprises des milliards d’euros d’argent public afin de relancer la machine économique. Cela se fait au détriment des revenus disponibles des ménages, sur la modération salariale rendu socialement acceptable par la pression de l’armée de réserve des demandeurs d’emploi toujours plus nombreux. Et cela se termine par la distribution de dividendes aux gros actionnaires dont la fortune ne cesse de croître. M. Piketty découvre la lune en constatant l’accroissement des inégalités. À vrai dire son mérite est de démontrer à nouveaux frais de recherches statistiques ce qui avait été énoncé depuis longtemps par les économistes marxistes et keynésiens mais qui avait été masqué par des années de mise en œuvre de politiques économiques et sociales redistributives au lendemain de la Libération.

La rançon de l’oligarchie

La politique de l’offre c’est, concrètement, dans ses résultats, une accumulation inouïe de capitaux par les plus riches. En France, le nombre de milliardaires est passé de 2013 à 2014 de 24 à 41 (sources : Challenges, n° juillet-août 2014). Tandis que le pouvoir d’achat régresse, que les revenus des chômeurs et précaires sont attaqués, que les retraites bloquées fondent, les grandes fortunes se sont accrues d’une année sur l’autre comme par un effet de boule de neige. On est loin de « l’impôt confiscatoire » dont on nous a rebattu les oreilles, du moins en ce qui concerne les revenus du patrimoine et des capitaux des plus riches.

Cette inégalité obscène – l’association Les Morts de la Rue a comptabilisé 454 morts de sans-abri en 2013, dont 15 enfants – ne pose pas qu’un problème moral. Il s’agit d’efficacité économique et de justice sociale. L’efficacité économique est mise à mal quand l’argent public à la disposition des entreprises privées sert à assurer la distribution de dividendes au lieu d’aller à l’investissement utile.

Dans le même temps, la concentration des fortunes permet à une oligarchie de dicter aux pouvoirs politiques et à la société des choix non conformes à l’intérêt du plus grand nombre. Et notamment celui du chômage qui est ainsi favorisé par les deux bouts : il sert de chantage à la baisse sur les revenus des salariés et artisans ; il est entretenu pour permettre la distribution accrue de dividendes. Le chômage est la rançon exigée de l’oligarchie. Son pouvoir n’existerait pas sans le chômage ; le chômage nourrit sa puissance économique.

Il est temps de replacer la question du chômage dans une perspective politique. Les chiffres du chômage ne sont que le thermomètre qui rend visible le phénomène. Le choix du chômage est un choix politique. On ne pourra le combattre par la seule réforme de Pôle emploi ou la seule prise en charge sociale des conséquences. Ce qu’annonce le gouvernement Hollande – Valls tourne le dos aux politiques nécessaires. Celles-ci sont connues mais les forces politiques et syndicales qui les portent aujourd’hui ne parviennent pas à les faire entendre. Elles se nomment réduction du temps de travail, réforme fiscale pour réduire les inégalités, investissement de capitaux publics dans l’économie solidaire – à commencer par les entreprises et services publics – et abandon du productivisme pour mettre le cap sur la transition écologique de l’économie. Cela ne se fera pas sans un affrontement avec le Medef et la finance internationale. L’ennemi n’est pas sans visage, ce ne sont pas les banques mais les actionnaires.

Robert Crémieux
mercredi 27 août 2014